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Meet the leader avec David Miliband du IRC 

Comment les dirigeants peuvent-ils relever les défis d’un monde en proie au chaos ?

Le Forum Economique Mondial de Davos réuni tous les ans les leaders de la planète pour réfléchir à comment améliorer l’état du monde. Linda Lacina anime depuis cinq ans des podcasts nommés « Meet the leader » avec des personnalités influentes. Dans ce podcast, elle rencontre David Miliband. Ancien homme politique britannique, il est depuis dix ans président de International Rescue Committee (IRC) – organisme humanitaire créé en 1930 par Albert Einstein pour subvenir en aide au plus démunis.

Dans son interview, David Miliband nous parle de sa vision du monde. Il nomme ce moment : l’ère de l’impunité, l’ère de la cruauté – tous deux entrainent un recule des droits de propriété.

David Miliband apporte des arguments simples, mais incisifs. Les solutions qu’il évoque sont elles-mêmes simples mais demandent un véritable engagement. Il a semblé utile de présenter une version française de cet entretien.

Article original : https://www.weforum.org/podcasts/meet-the-leader/episodes/david-miliband-leadership-irc/?dm_i=2VY2,1MDN6,86LNIS,6LQEJ,1

Introduction

Les dirigeants d’aujourd’hui sont confrontés au dérèglement climatique, à l’instabilité géopolitique et à une mondialisation plus chaotique, a déclaré David Miliband, président-directeur général de l’organisation humanitaire International Rescue Committee. Dans cette récente interview, il explique comment les dirigeants peuvent s’orienter dans ce monde plus désorganisé et face à une « ère d’impunité » – une tendance qu’il observe depuis des années, où certains semblent moins responsables du pouvoir qu’ils exercent. Il expose les défis auxquels sont confrontés les dirigeants de tous bords dans un avenir proche, et donne des conseils pratiques pour qu’ils restent attentifs aux enjeux globaux et puissent mieux saisir les opportunités afin d’élaborer des stratégies tactiques et de favoriser la coopération pour un changement positif.

Entretien

David Miliband, IRC : Aujourd’hui, les guerres font plus de victimes civiles que militaires. C’est un changement majeur. On constate également une augmentation du nombre de travailleurs humanitaires tués. Les garde-fous ont disparu.

Cela m’a vraiment fait réfléchir à cette tendance plus large à l’impunité, non seulement dans les zones de guerre, mais plus largement.

Un recul des droits démocratiques, un recul des droits de l’homme, se traduit inévitablement par un recul des droits de propriété. Et c’est un point crucial, car l’ordre international fondé sur des règles s’applique aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

L’ordre international a été conçu pour consolider l’ordre démocratique national. Et je pense que c’est précisément ce dernier qui est soumis à d’énormes tensions actuellement. Par conséquent, je crois que l’enjeu est la capacité des individus à faire leurs propres choix. En fin de compte, l’impunité se définit comme le fait que quelqu’un d’autre décide à votre place.

Présentation de « Meet the Leader »

Linda Lacina, Rencontre avec le leader : Bienvenue dans Rencontre avec le leader. Je suis Linda Lacina et je suis ravie de vous accueillir dans nos studios new-yorkais, au Forum économique mondial, pour une conversation exceptionnelle sur le leadership. Plus précisément, sur la responsabilité.

Le programme « Meet the Leader » fête ses cinq ans cette année. Et, à mesure que nous avons exploré des tactiques et des stratégies pratiques pour le changement, tout cela a servi de fil conducteur à un objectif plus ambitieux : aider les dirigeants et leurs équipes à relever les plus grands défis actuels et permettre aux acteurs du changement d’être pleinement à la hauteur des enjeux de leur époque.

Ces cinq dernières années ont été particulièrement difficiles pour les dirigeants. Ils ont dû faire face à la pandémie, au creusement des inégalités économiques, au dérèglement climatique et à une instabilité géopolitique croissante.

David Miliband a beaucoup réfléchi à ces bouleversements et à leurs conséquences concrètes pour les populations. Il est président-directeur général du Comité international de secours (IRC).

Il s’agit d’une organisation humanitaire internationale, fondée dans les années 1930 sous l’impulsion d’Albert Einstein. Cette organisation apporte aide et assistance à la réinstallation aux réfugiés et aux personnes dont la vie a été bouleversée par la guerre, les conflits et les catastrophes.

Il nous parlera d’une tendance qu’il observe depuis des années : l’ère de l’impunité, où les dirigeants semblent moins responsables du pouvoir qu’ils exercent. Nous aborderons ce sujet, son impact sur l’action humanitaire et les défis qui attendent les dirigeants de tous bords. Bienvenue, David. Comment allez-vous ?

David Miliband, IRC : Linda, merci beaucoup de m’avoir invité. Vous avez tout à fait raison. C’est le moment idéal ; saisir l’opportunité est exactement ce qu’il faut. C’est d’ailleurs le thème de notre dîner de gala cette année !


Linda Lacina, Meet The Leader :
 C’est formidable ! J’adore être ajustée au moment !

David Miliband, IRC : Vous êtes définitivement en phase avec l’air du temps.

L’ère de l’impunité

Linda Lacina, Meet The Leader : Parlons-en un peu pour ceux qui ne sont pas familiers avec le sujet. Qu’est-ce que l’ère de l’impunité et pourquoi est-il si important de la comprendre ?

David Miliband, IRC : Eh bien, j’en suis arrivé à cette conclusion, à cette compréhension, non par la théorie, mais par la pratique. Deux de nos humanitaires conduisaient une ambulance à travers l’ouest de la Syrie lorsqu’ils ont été touchés par un missile tiré par l’aviation russe, qui opérait aux côtés du président Assad pendant la guerre civile syrienne. Et, évidemment, l’organisation a été immédiatement confrontée au traumatisme ; nous avons perdu deux membres de notre personnel. Mais j’ai appris une chose en politique, mon précédent emploi au sein du gouvernement : le grand avantage, c’est qu’on a une vision d’ensemble, on voit les dangers, mais on perd de vue les personnes.

Quand on dirige une ONG, comme c’est mon cas aujourd’hui, on est confronté quotidiennement aux gens ; le danger est de perdre de vue l’essentiel. Et derrière cet événement – ​​non pas une tragédie, mais un crime qui a touché mes deux collègues – se cachait un problème plus vaste : dans les zones de guerre du monde entier, l’impunité était la norme. Quelles que soient les règles, quelles que soient les lois de la guerre, l’impunité, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir sans obligation de rendre des comptes (Baldwin, ancien Premier ministre britannique, disait que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument), était ce que nous avons constaté dans cette zone de guerre et ce que nous constatons ailleurs : les garde-fous ont disparu. Cela m’a vraiment fait réfléchir à cette tendance plus générale à l’impunité, non seulement dans les zones de guerre, mais plus largement. Et c’est ainsi, je suppose, que j’en suis venu à parler d’une ère d’impunité.

« Les garde-fous n’y sont plus. »

— David Miliband, président du Comité international de secours

L’Atlas de l’impunité

Linda Lacina, Meet The Leader : Vous travaillez avec l’Eurasia Group sur un rapport spécial qui recense tous ces phénomènes. Pouvez-vous nous parler un peu de l’Atlas de l’impunité ?

David Miliband, IRC :
 Oui, je suis reconnaissant à l’Eurasia Group, mais aussi aux financeurs. Je préside le comité consultatif. Il s’agit d’un rapport indépendant publié chaque année : l’Atlas de l’impunité. Ce rapport mesure l’impunité dans presque tous les pays du monde, selon cinq dimensions différentes, outre les conflits – bien que ce soit important –, la gouvernance, les droits humains et deux autres dimensions qui confèrent peut-être à cet atlas son originalité : l’impunité économique, qui concerne notamment l’exploitation des travailleurs, dont l’esclavage moderne est le pire exemple, mais aussi les atteintes aux droits de propriété par les États, qui relèvent également de l’impunité. Il y a donc une dimension économique. La cinquième dimension concerne l’environnement et le changement climatique. Nous considérons la mise à mal de la planète comme un exemple d’impunité, impunité d’une génération à l’autre et également des humains envers la planète.

Nous disposons donc d’un tableau de bord, si vous voulez, qui mesure l’impunité. Certains constats sont évidents. Comme vous vous en doutez, l’Afghanistan affiche un taux d’impunité très élevé, tandis que la Finlande présente un taux très faible. Mais au sein de ces constats, on observe des tendances très intéressantes. L’objectif de cet atlas est de susciter la discussion et le débat autour de ce problème mondial que nous percevons.

Linda Lacina, Meet The Leader :
 Pouvez-vous nous dire depuis combien de temps cet atlas est mis en place et ce qui s’est amélioré ou aggravé ?


David Miliband, IRC :
 L’année prochaine paraîtra la quatrième édition de l’Atlas de l’impunité. Il est assez difficile d’obtenir des ensembles de données suffisamment anciens. Nous disposons de données remontant à cinq ou dix ans. Mais pour la plupart, nous utilisons des dizaines et des dizaines d’ensembles de données différents. Ceci permet de garantir une analyse statistique rigoureuse, basée sur cinq mesures ou cinq indices.

Voici quelques conclusions. L’une d’elles est que les conflits constituent l’un des changements les plus importants de ces cinq dernières années. On compte actuellement 60 conflits en cours dans le monde, contre 39 il y a cinq ans. On observe donc une augmentation des conflits et du nombre de personnes déplacées. Il y a cinq ans, environ 75 millions de personnes étaient réfugiées ou déplacées internes. Aujourd’hui, ce chiffre atteint 125 millions. Le changement est donc considérable.

Vous avez également constaté, je crois, des évolutions très intéressantes au milieu du classement. L’Arabie saoudite est plus responsable qu’il y a cinq ans. Vous avez vu des pays, peut-être quelques surprises : tous les pays démocratiques ne figurent pas en tête du classement. Singapour obtient un meilleur score que certains pays qui pourraient se prétendre plus démocratiques. Cet atlas offre donc une perspective différente sur les diverses tendances mondiales. Certains points communs se retrouvent dans d’autres travaux très sérieux, comme le projet « Variétés de la démocratie » de l’Université de Göteborg. Freedom House, l’organisation caritative américaine, réalise un travail essentiel sur la santé de la démocratie. Mais cela ne représente qu’un sous-ensemble de ces tendances plus vastes.

Des résultats surprenants à l’analyse de l’impunité


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Vous avez mentionné qu’il est peut-être surprenant de voir des pays démocratiques dans ce classement, et que certains sont peut-être mieux classés que d’autres. Mais qu’est-ce qui vous a personnellement surpris dans certains changements de l’indice ?


David Miliband, IRC :
 Je pense que, lorsqu’on tient compte de l’impunité environnementale, le classement s’en trouve quelque peu chamboulé. Ainsi, un pays comme le Canada obtient soudainement un score moins élevé qu’on pourrait le penser. Je crois qu’en Afrique, certains pays affichent des scores élevés, tandis que d’autres obtiennent des scores faibles. L’Afrique est probablement le continent où l’écart de performance par rapport à ces indices est le plus important.

Je suis également frappée par la rapidité avec laquelle les pays peuvent évoluer. Et c’est, je crois, tout aussi frappant. Nous ne savons pas encore ce que contiendra l’Atlas de l’année prochaine, qui paraîtra un peu plus tard. Nous souhaitons obtenir des données plus récentes ; nous publierons donc en juillet prochain l’indice 2026. Mon Dieu, comme le temps passe vite ! L’indice 2026.

L’ère de la cruauté

Linda Lacina, Meet The Leader : Bien sûr, absolument. Vous avez évoqué la façon dont l’ère de l’impunité a commencé à évoluer vers une autre ère, plus difficile. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ? L’ère de la cruauté.


David Miliband, IRC :
 Je pense qu’il est certain que les deux sont liés. Depuis que je dirige une organisation humanitaire, je suis confronté quotidiennement au fait que 300 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire. Cela signifie qu’elles dépendent des organisations non gouvernementales pour survivre.

La Banque mondiale a récemment revu à la hausse son estimation du nombre de personnes vivant avec moins de 3 dollars par jour. Ce chiffre illustre de façon frappante l’extrême pauvreté. Selon cette définition, 800 à 810 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté.

Or, dans les zones de conflit, deux phénomènes sont particulièrement alarmants. Premièrement, l’impunité contre les civils. Aujourd’hui, les guerres font plus de victimes civiles que militaires. C’est un changement considérable. De plus en plus de travailleurs humanitaires sont tués. Cette cruauté est indéniable. Deuxièmement, on observe ce phénomène terrible : la tribalisation[1] de la souffrance. Si la cruauté frappe votre propre communauté, c’est votre problème. Sinon, c’est celui de quelqu’un d’autre.

« Il existe cette expression terrible, la « tribalisation de la souffrance ». Si c’est votre tribu qui est victime de cruauté, alors c’est votre problème. Si ce n’est pas votre tribu, alors c’est le problème de quelqu’un d’autre. »

— David Miliband, président du Comité international de secours

En tant que responsable humanitaire, je dis : nous appartenons à la même famille humaine. Comme vous l’avez justement souligné, Albert Einstein a fondé le Comité international de secours (IRC). Il nous a créés en tant qu’organisation laïque. Ce qui est assez intéressant, même si notre mission première était d’aider les victimes du nazisme, principalement les victimes juives, dans les années 1930. Mais il nous a créés en tant qu’organisation laïque car il croyait aux valeurs universelles. Et je pense que c’est précisément ce qui est menacé aujourd’hui.

Que faut-il faire à court terme

Linda Lacina, Meet The Leader : Que faut-il pour changer cela, peut-être à court terme ? Est-ce possible de changer cela à court terme ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, je pense qu’à très court terme, nous sommes confrontés à un phénomène frappant : le nombre de personnes ayant besoin d’aide humanitaire augmente tandis que les budgets d’aide diminuent. Nous nous réunissons aux États-Unis, mais ce phénomène ne se limite pas aux États-Unis. Par conséquent, je pense que notre priorité absolue est de veiller à ce que les fonds disponibles soient utilisés au mieux. Cela implique de concentrer nos efforts sur les pays et les populations les plus vulnérables, ainsi que sur les programmes ayant le plus grand impact.

Ce dont je suis le plus fier, c’est que nous avons fait passer le Comité international de secours d’une organisation dotée d’un budget de 500 millions de dollars à une organisation de 1,5 milliard de dollars au cours des dix dernières années. Cette année, notre budget a diminué d’environ 400 millions de dollars. Nous sommes donc confrontés à une décroissance. Après une croissance rapide, nous connaissons désormais un léger ralentissement. Mais ce dont je suis le plus fier, c’est que nous sommes des chefs de file en matière d’évaluation d’impact. Et, à l’heure où les budgets de l’aide diminuent, il est paradoxal que nous soyons les mieux placés pour savoir comment optimiser l’utilisation de cette aide.

Je pense que nous avons un travail considérable à accomplir pour concentrer nos efforts sur les personnes vivant dans l’extrême pauvreté. Nous devons maintenir notre capacité d’innovation. Je crois que c’est parfois difficile lorsque les organisations se replient sur elles-mêmes. Le danger est qu’elles cessent de réfléchir, et à l’IRC, nous sommes déterminés à poursuivre nos efforts. Nous nous considérons comme des chefs de file de l’innovation dans le secteur humanitaire, peut-être en référence à Einstein.

Je pense donc que c’est fondamental, mais il y a aussi un point essentiel. C’est là que le Forum économique mondial, dont le nom est explicite, intervient. Si ceux qui profitent des avantages de la mondialisation n’en assument pas les conséquences, alors elle ne survivra pas. C’est un message important. C’est pourquoi je me rends à Davos et participe aux activités du Forum économique mondial. Il est primordial, à mon sens, que cette éthique de responsabilité partagée soit pleinement défendue.

« Si ceux qui profitent des avantages de la mondialisation n’en assument pas les conséquences, elle ne survivra pas. Il est donc essentiel, à mon sens, de défendre pleinement cette éthique de responsabilité partagée. »

— David Miliband, président du Comité international de secours

Des exemples d’innovation


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Vous avez évoqué l’innovation. Pourriez-vous nous donner quelques exemples d’approches innovantes que vous avez mises en œuvre récemment ?


David Miliband, IRC :
 Oui, eh bien, aujourd’hui, nous utilisons l’IA pour diagnostiquer la variole du singe en République démocratique du Congo. On peut maintenant la diagnostiquer en cinq minutes au lieu de deux semaines. Je suis très fier du travail que nous avons accompli sur la malnutrition aiguë. Il a démontré qu’il est possible de réaliser 30 % d’économies d’échelle en modifiant la façon dont nous traitons, diagnostiquons et prenons en charge cette maladie.

Par ailleur, je pense que notre travail visant à rendre le secteur humanitaire plus proactif plutôt que réactif, notamment grâce à l’utilisation de l’IA pour alerter les agriculteurs des menaces que les événements climatiques font peser sur leurs moyens de subsistance, a démontré comment cela leur permet d’avoir un impact bien plus important sur leur vie et leurs moyens de subsistance. Je pense que c’est fondamental. Et une partie de l’innovation ne concerne pas les produits, mais notre façon de travailler.

Nous intervenons dans quatre pays d’Afrique de l’Est où de nombreux enfants n’ont reçu aucune dose de vaccin. Nous avons un partenariat exceptionnel avec l’Alliance mondiale pour les vaccins (GAVI), qui a permis de distribuer 20 millions de doses de vaccin à 2 millions d’enfants à 2 dollars la dose, dans des zones où la vaccination était totalement impossible. Les systèmes de santé publics étant incapables d’atteindre ces populations en raison des conflits civils.

Je pense donc que notre façon de faire des affaires est en train de changer, tout comme les produits que nous livrons.

Rôle du secteur privé

Linda Lacina, Meet The Leader : Le secteur privé a-t-il un rôle particulier à jouer. Un rôle qu’il n’a peut-être pas eu à jouer par le passé, mais pour lequel le moment est peut-être venu ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, le secteur privé représente notre capital-risque. C’est ainsi que je le formulerais. Car, dans certaines de nos approches les plus innovantes, on ne sait jamais si l’on va réussir et il faut accepter le risque et l’échec. Qui dit risque dit possibilité d’échec ; si l’on n’échoue pas suffisamment, c’est que l’on ne prend pas assez de risques. C’est pourquoi nos fonds d’innovation s’enorgueillissent de s’inspirer des meilleures pratiques du secteur privé en matière d’appétit pour le risque.

Je pense que c’est important. Je pense également que le capital privé peut être notre capital patient. Souvent, les financements publics sont à court terme. Nous disons souvent aux fondations : « Optez pour des projets pluriannuels, c’est ainsi que vous vous démarquerez, tout en acceptant le risque. » Je pense donc que ces deux aspects sont essentiels.

Plus loin que la philanthropie


Linda Lacina, Meet The Leader :
 De nombreuses organisations humanitaires tentent de créer des modèles qui dépassent le cadre de la philanthropie. Pourquoi est-ce si important ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, au-delà de la philanthropie, vous voulez dire quoi ?


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Au-delà des simples dons.


David Miliband, IRC :
 Je vois. Oui. On dit toujours : partagez vos idées, partagez vos ressources humaines, et partagez vos fonds. Partager vos idées, c’est exactement ça. Partagez vos ressources humaines. Nous avons un programme formidable appelé Signpost, qui est maintenant déployé dans 25 pays. C’est un service d’information pour les personnes déplacées, par des personnes déplacées.

Un problème évident est la cybersécurité. Certaines entreprises technologiques nous ont prêté du personnel afin de garantir la cybersécurité de nos équipes. Je pense donc que le prêt de personnel est tout aussi important. Bien sûr, le soutien financier est essentiel. Mais je crois que votre idée, qui consiste à aller au-delà de la philanthropie, est de privilégier la relation plutôt que le simple versement d’un chèque. Et ce que nous constatons chez nos meilleurs partenaires du secteur privé, c’est qu’ils impliquent également leurs employés. C’est une source de motivation.

Le désengagement de certains gouvernements

Linda Lacina, Meet The Leader : Certains gouvernements donateurs se sont en quelque sorte désengagés de diverses organisations internationales. Pensez-vous que cela témoigne d’une faiblesse du système international ou y voyez-vous surtout un manque de volonté politique ? Où se situe le point faible ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, j’ai donné une conférence à l’Université de Notre Dame, dans l’Indiana, au début du mois. J’y ai présenté une statistique vraiment extraordinaire, car vous avez raison, les gouvernements réduisent leurs dépenses, et nulle part plus qu’aux États-Unis. Or, pas moins de 89 % des Américains, oui, 89 %, dont 84 % des Républicains et 94 % des Démocrates, pensent que 1 % du budget fédéral, soit un dollar sur cent, devrait être consacré à l’aide internationale.

Le problème, c’est que la majorité, plus de 50 %, pense que 20 % du budget fédéral est consacré à l’aide internationale. Or, en réalité, la grande majorité des Américains souhaitent que ce montant soit de 1 %, ce qui correspond plus ou moins à la part traditionnellement allouée par le Trésor américain à l’aide internationale. Il y a donc un décalage.

L’administration Trump a procédé à d’importantes coupes budgétaires. Mais elle a pu le faire, je pense, parce qu’on a l’impression que les projets d’aide internationale sont bien plus importants qu’ils ne le sont en réalité. Je ne souhaite pas m’étendre sur le ciblage d’institutions ou d’organisations en particulier. Après tout, il s’agit de l’argent des contribuables. Les gouvernements sont libres de faire leurs choix, les donateurs aussi.

Nous entretenons un partenariat de longue date avec les gouvernements et le secteur privé. Notre organisation a connu une croissance significative : la part de nos revenus provenant de financements privés est passée d’environ 10-15 % à 30 %. Bien entendu, si les coupes budgétaires gouvernementales se poursuivent, cette tendance se maintiendra. Notre objectif est de démontrer notre capacité à avoir un impact significatif. L’exemple des vaccins à 2 dollars la dose en témoigne. Il est profondément regrettable que 300 000 garçons et filles afghans aient été privés d’éducation suite à des décisions gouvernementales. Les États-Unis ont décidé de ne plus allouer de fonds d’aide internationale à l’Afghanistan. Au final, ce sont nos bénéficiaires qui en paient le prix. Deux millions d’entre eux ont perdu l’accès aux services ces neuf derniers mois.


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Pourquoi pensez-vous que ce fossé de compréhension persiste ? Ce fossé entre ce qui est réellement donné et ce que les gens pensent ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, je pense que soit nous n’investissons pas suffisamment dans la communication. Soit une demi-vérité fait le tour du monde avant même que la vérité n’ait eu le temps de se mettre en place. Et je crois que c’est un facteur important, surtout aujourd’hui. Il faut aussi comprendre que nous ne vivons pas une crise financière mondiale comme celle de 2008. Mais une crise du coût de la vie touche de nombreuses familles dans les économies industrialisées avancées. De ce fait, les gens se serrent la ceinture et attendent des gouvernements qu’ils fassent de même. Il est devenu trop facile de toucher aux budgets de l’aide internationale. C’est pourquoi, à l’IRC, nous avons toujours mis l’accent sur notre rôle d’ONG axée sur les solutions. Car, je pense que les gens ont encore besoin de solutions.

L’évolution de l’humanitaire

Linda Lacina, Meet The Leader : Comment voyez-vous l’évolution de l’aide humanitaire dans les prochaines années ?


David Miliband, IRC :
 Je pense que l’action se recentre. Espérons qu’elle se concentrera davantage sur les populations les plus démunies. Elle privilégiera les programmes qui ont fait leurs preuves et qui sont rentables. Je pense qu’elle deviendra plus innovante, se plaçant ainsi à la pointe du progrès. Ce serait une double tragédie si la révolution technologique n’atteignait pas les populations les plus vulnérables. Ce sont là, je crois, les changements que j’ai préconisés lors de mon discours à l’Université de Notre-Dame. Et nous souhaitons les voir se concrétiser.

Quels sont les défis pour les leaders

Linda Lacina, Meet The Leader : Compte tenu de tout ce que nous avons constaté sur le terrain concernant les problèmes humanitaires, compte tenu de votre réflexion sur l’ère de l’impunité, comment décririez-vous le défi du leadership, et comment ce défi a-t-il évolué au cours des cinq dernières années ?


David Miliband, IRC :
 Je pense que le défi pour les dirigeants est de gérer un désordre accru. Le monde est plus désordonné. Je ne crois pas que nous vivions une démondialisation. Je pense que nous vivons une forme de mondialisation plus chaotique, une ère de mondialisation plus chaotique. Le plus grand défi est donc l’incertitude quant à l’avenir. On a l’impression d’un désordre plus grand. Et ce désordre peut venir de l’intérieur comme de l’extérieur. Je pense que c’est là le plus grand défi.

« Je pense que le défi pour les dirigeants est de gérer un désordre accru. Le monde est plus désordonné. Je ne crois pas que nous vivions une démondialisation. Je pense que nous vivons une forme de mondialisation plus chaotique, une ère de mondialisation plus chaotique. »

— David Miliband, président du Comité international de secours

Linda Lacina, Meet The Leader : Et comment instaurer l’ordre ?

David Miliband, IRC : Je pense que l’ordre s’instaure par la cohérence. Je pense aussi que l’ordre s’instaure par les alliances. Je vois les alliances comme des bouées qui stabilisent le navire lorsque l’ancre est levée. Il faut également reconnaître que nous devons rechercher des ordres pluriels, et non un seul ordre. Je pense qu’il y en aura plusieurs. À l’Université Columbia, le professeur Adam Tooze parle d’organisation, et non pas seulement d’ordre. Et je trouve que c’est une remarque pertinente. Nous ne vivrons pas dans une ère d’ordre absolu, mais le danger réside dans le chaos. Cela nuit aux populations. Nous devons donc rechercher l’organisation par la cohérence, par les alliances, en gardant à l’esprit les objectifs supérieurs. Car il est facile d’être tactique, difficile d’être stratégique. Et c’est l’objectif supérieur qui nous pousse à être stratégiques.

Qu’est-ce qui pourrait changer

Linda Lacina, Meet The Leader : Si nous parvenons à mettre de l’ordre dans nos actions, à instaurer une certaine cohérence, qu’est-ce qui pourrait changer ? Qu’est-ce qui pourrait être différent, peut-être, en 2030 ?


David Miliband, IRC :
 Il y a des certitudes et des inconnues. Nous savons qu’une révolution numérique d’une portée et d’une importance extraordinaires est en train de transformer des vies. Nous savons aussi que l’essor des autres pays est une réalité. Les États-Unis ont maintenu leur part du PIB mondial ces 30 dernières années. Tandis que l’Europe, le Canada et le Japon ont vu la leur diminuer. Il y a donc une redistribution des pouvoirs économiques à travers le monde. Et à mon avis, cela se traduit par des bouleversements politiques. Ce que nous ignorons, c’est si les coalitions de volontaires seront plus fortes que celles qui veulent bafouer les règles. Et je pense que c’est un point crucial pour l’avenir.


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Et si nous ne parvenons pas à mettre en place cet ordre, que se passera-t-il ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, je crois que l’une des choses que je dirais, notamment en m’adressant au Forum économique mondial, c’est que le recul des droits démocratiques, le recul des droits humains, se traduit inévitablement par un recul des droits de propriété. Ce déclin ne s’arrête pas au secteur privé. Et, même s’il est facile de dénigrer les partenariats public-privé, je pense qu’ils sont essentiels. Et ils le sont, car l’ordre international fondé sur des règles s’applique tant au niveau national qu’international. L’objectif même de cet ordre, établi après 1945, était de sauvegarder la démocratie libérale, c’est-à-dire la démocratie pluraliste, mais aussi les droits de propriété. L’ordre international a été conçu pour consolider l’ordre démocratique national. Et je pense que c’est précisément ce dernier qui est soumis à une pression énorme actuellement. Par conséquent, ce qui est en jeu, c’est la capacité des individus à faire leurs propres choix. Car, en fin de compte, l’impunité se définit par le fait que quelqu’un d’autre décide à votre place.

Pour aller plus loin


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Pour aller plus loin, vous savez, beaucoup de gens pensent aux conflits géopolitiques, voire à la crise climatique, même si ces problèmes ont des répercussions de plus en plus importantes sur leur quotidien. Certains de ces sujets semblent si vastes qu’ils n’ont pas forcément d’impact direct sur eux. À quoi devraient-ils penser ? Pourquoi devraient-ils s’y intéresser ?


David Miliband, IRC :
 C’est un excellent point. Le regretté pape François parlait de la mondialisation de l’indifférence. Or, je pense que cette comparaison est inexacte. Je crois que, comme vous le soulignez, les gens veulent avoir un impact significatif, mais ils ne savent pas s’ils en sont capables. C’est pourquoi, à mon avis, l’accent mis sur les solutions est si important. Lorsque les gouvernements se désengagent des grands problèmes mondiaux, il est essentiel que les ONG et le secteur privé proposent et mobilisent les solutions, car les gens en ont besoin. La question est alors de savoir comment leur donner les moyens d’agir et le sentiment de pouvoir réellement faire la différence. C’est pourquoi, selon moi, l’accent mis sur l’action collective est si important. Les alliances ne se tissent pas seulement entre les nations ; elles se nouent aussi entre les individus.

« Lorsque les gouvernements se dérobent face aux grands problèmes mondiaux, il faut que les ONG et le secteur privé soient les marchands de solutions, les mobilisateurs de solutions, car je pense que les gens sont à la recherche de solutions. »

— David Miliband, président du Comité international de secours

Comment un dirigeant peut être plus responsable

Linda Lacina, Meet The Leader : Tous les dirigeants qui nous écoutent ne sont pas forcément confrontés directement à ces problématiques. Ils peuvent l’être indirectement. Mais, de manière générale, comment un dirigeant peut-il être plus responsable ? Comment peut-il s’assurer de prendre en compte la situation dans son ensemble et l’impact le plus important ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, quand on dirige, il faut avoir une vision à la fois globale et détaillée. Il faut penser globalement et précisément, c’est peut-être une meilleure façon de le dire. Je suis convaincu que la meilleure responsabilité est celle qui est alignée sur notre mission. Tout repose sur l’objectif principal. Trop souvent, la responsabilité porte sur des choses qui, si elles ne sont pas périphériques, ne constituent pas l’essentiel, et je pense que c’est ce qui compte vraiment. Vous savez, notre raison d’être, en tant qu’organisation, est d’aider les personnes dont la vie est bouleversée par les conflits et les catastrophes, à survivre, à se reconstruire et à reprendre leur avenir en main. Ce sont ces résultats dont nous nous engageons à être responsables.

« Il faut avoir une vision à la fois globale et détaillée lorsqu’on dirige. La meilleure forme de responsabilisation est celle qui est alignée sur votre mission. »

— David Miliband, président du Comité international de secours

Et je peux affirmer que chaque membre de l’équipe du programme travaille à la réalisation d’un programme axé sur des résultats. Bien sûr, lorsqu’on occupe un poste de direction, il est essentiel de s’assurer que les indicateurs utilisés sont pertinents et qu’ils correspondent parfaitement à la mission. Je suis convaincu qu’une responsabilisation intelligente est alignée sur la mission.

Être fidèle à sa mission propre

Linda Lacina, Meet The Leader : S’il y avait une question que vous souhaiteriez que quelqu’un se pose pour s’assurer qu’il reste fidèle à sa mission, quelle serait-elle ?


David Miliband, IRC :
 Je crois que la question que je me pose est : est-ce que j’écoute un éventail suffisamment large de personnes ? Quand j’étais en politique, j’ai appris qu’il faut rassembler un grand nombre de personnes, mais qu’il faut aussi que les portes soient ouvertes. Si ces portes ne sont pas ouvertes, on n’entendra pas un éventail de points de vue assez large. Le grand danger du leadership, c’est de se couper du monde.

Dans notre bureau, il y a une règle simple, que vous soyez stagiaire ou non : si vous avez une question, posez-la. N’ayez pas peur de passer pour un idiot. D’abord, si vous vous posez cette question, il y a de fortes chances que d’autres se la posent aussi. Et en posant des questions, on peut déceler les problèmes. Il n’y a pas de mauvaise question, à mon avis.

Quel tournant pour vous ces cinq dernières années

Linda Lacina, Meet The Leader : Garder l’esprit ouvert, écouter le plus de voix possible. Y a-t-il eu un moment, au cours des cinq dernières années, qui a véritablement marqué un tournant pour vous ?


David Miliband, IRC :
 J’étais au Soudan le mois dernier, et nous avons 400 collaborateurs sur place. C’est la plus grave crise humanitaire au monde, comme vous le savez sans doute. Il y a eu d’horribles massacres à El Fasha, la capitale du Darfour-Nord. Parmi nos 400 collaborateurs, 90 % sont eux-mêmes victimes de la guerre. Ils ont perdu leur maison, ils ont perdu leur emploi. J’en ai parlé à une collègue. Elle m’a dit : « J’ai perdu ma maison à Khartoum, j’étais banquière, j’ai aussi perdu mon travail. » Je lui ai dit : « Oh, je suis vraiment désolé. » Elle m’a répondu : « Non, non, ne t’excuse pas. Je suis humanitaire maintenant. » Elle avait donc perdu son métier, mais elle avait trouvé sa vocation. Et cela me marque profondément.

Renforcer et maintenir le dialogue

Linda Lacina, Meet The Leader : Comment s’assurer de rester exposé au plus grand nombre d’influences ?


David Miliband, IRC :
 On peut toujours faire mieux. Il ne faut jamais se donner la note maximale. Mais curieusement, je suis justement en train de parler avec mon équipe. Nous avons de nouveaux directeurs pays et je souhaite les rencontrer. J’ai aussi mis en place une initiative. J’essayais de m’en souvenir lorsque vous m’avez posé la question précédente. Nous avons demandé au service informatique d’envoyer chaque lundi un courriel aléatoire à dix personnes de l’organisation (nous étions alors environ 15 000 ou 16 000 personnes) pour leur demander : « Que faites-vous aujourd’hui ? Comment pourrions-nous améliorer les choses ? » Ce genre de choses peut paraître un peu artificiel, et en réalité, tout le monde ne répond pas. Certains pensent que c’est une arnaque, mais en fait, on obtient des informations intéressantes. Un bon exemple de communication ouverte et constructive.


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Qu’est-ce qui a émergé de cela et que vous ignoriez ?


David Miliband, IRC :
 Oh, je crois que c’était notre module de gestion des dépenses qui posait problème. Il ne fonctionnait pas correctement sur notre système. On a réfléchi à la manière dont les différentes équipes pourraient collaborer. Le personnel qualifié de « personnel de soutien » souhaitait se sentir davantage impliqué dans les programmes. Donc, certaines choses évidentes, d’autres moins, nous ont permis d’obtenir de bons résultats.

Les motivations


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Et qu’est-ce qui a motivé cela ?


David Miliband, IRC :
 Je pense que la question est de savoir comment maintenir le dialogue, comment rester à la pointe, comment garder le contact avec une grande organisation. Car quand on entend dire « Je n’ai pas fait d’école de commerce ». On entend apparemment : « Communiquez, communiquez, communiquez ! » Le danger, c’est de ne parler que pour parler. Et je crois qu’on ne peut pas être un bon leader si l’on n’est pas à l’écoute. Mais il faut veiller à écouter un public suffisamment large.

Linda Lacina, Meet The Leader : Quelles sont les autres façons de créer des occasions d’écoute ?

David Miliband, IRC : Je pense qu’il est impossible d’organiser une séance d’écoute efficace avec mille personnes. Il faut donc être prêt à créer les forums et les canaux de communication appropriés. L’avantage de la messagerie interne, c’est que n’importe qui peut vous contacter, et cela arrive parfois. Il faut donc être proactif, et je ne crois pas qu’un leader ne soit jamais parfaitement à l’aise avec ce sujet. Il faut constamment s’améliorer.

Votre évolution en tant que leader

Linda Lacina, Meet The Leader : Comment avez-vous évolué en tant que dirigeant ? Qu’est-ce que vous faites maintenant que vous n’auriez peut-être pas fait auparavant ?


David Miliband, IRC :
 Je crois que le plus important, paradoxalement, c’est que le contact humain compte vraiment. Rien ne peut le remplacer. Nous sommes une organisation humanitaire internationale, ainsi qu’une agence de réinstallation des réfugiés aux États-Unis. Il nous est donc impossible de réunir tout le monde au même endroit, entre guillemets. Nous devons constamment travailler malgré les décalages horaires et la distance. Le fait que la technologie soit bien meilleure est formidable, mais comme vous me l’avez demandé tout à l’heure, quelle conversation m’a le plus marqué ? Je me souviens d’une conversation en personne avec cette banquière devenue humanitaire au Soudan. Alors, je ne me suis pas dit : « Ah, je me souviens d’une excellente visioconférence. » Ce n’est pas la faute de Zoom ; c’est le contact humain qui permet de s’en rendre compte, d’entendre parler des difficultés de quelqu’un avec son enfant malade, d’un déménagement, d’un traumatisme qu’il tente de surmonter, ou d’une idée importante qu’il ne savait pas comment exprimer. Je pense donc que cela renforce ou impose vraiment l’idée que trouver le temps d’être en personne est très important.


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Y a-t-il des moments à l’IRC que vous priorisez vraiment, du genre : « Voilà les choses que nous faisons en personne » ?


David Miliband, IRC :
 Oui, mais vous savez, on ne peut pas demander à tous les directeurs pays de se réunir dans la même pièce. C’est compliqué, car cela les éloigne de leur travail. On trouve donc des moments pour se réunir. Mais il faut vraiment bien se préparer pour tirer le meilleur parti du temps passé ensemble. Et je pense que… vous savez, on tâtonne tous pour s’adapter à ce nouvel avenir. Quand on entend : « Je passe à l’hybride », tout le monde est hybride en ce moment. La question est : est-ce que les sessions en ligne et en présentiel sont aussi efficaces l’une que l’autre ? Et pour la créativité, pour évaluer les risques, le présentiel peut vraiment être utile.

De quoi ont besoin les leaders dans les cinq ans à venir

Linda Lacina, Meet The Leader : Selon vous, de quoi les dirigeants auront-ils besoin au cours des cinq prochaines années pour être à la hauteur des enjeux actuels ?


David Miliband, IRC :
 Je pense qu’il y a une part de chance. C’est indéniable. On dit souvent que la culture prime sur la stratégie. Je crois plutôt que la stratégie encadre ou crée le contexte de la culture. Si votre stratégie consiste à se replier sur soi, vous aurez besoin d’une culture différente de celle qui prévaut si votre stratégie est d’aller de l’avant. C’est pourquoi j’accorde une grande importance à une bonne stratégie. Sans elle, je pense que vous êtes perdu. C’est votre boussole.

« La stratégie définit ou crée le contexte de la culture. Si votre stratégie consiste à se replier sur soi, vous aurez besoin d’une culture différente de celle requise pour une stratégie d’expansion. »

— David Miliband, président du Comité international de secours


Linda Lacina, Meet The Leader :
 La stratégie est donc liée à votre mission ?


David Miliband, IRC :
 Eh bien, je veux dire, par définition, une stratégie est vouée à l’échec si elle n’est pas liée à votre mission.

Un livre à recommander

Linda Lacina, Meet The Leader : Avez-vous un livre à recommander ?


David Miliband, IRC :
 J’ai récemment lu un livre assez troublant, mais aussi très intelligent, d’Ivan Krastev. Il s’intitule « La lumière qui s’est éteinte ». Ce livre traite de ce qui s’est passé en Europe de l’Est depuis 1990 et aborde de manière assez lucide la façon dont les normes démocratiques s’enracinent. Il expose comment elles peuvent être bouleversées, comment les partenariats public-privé se développent et comment ils sont remis en cause. La lumière qui s’est éteinte, c’est l’idée qu’il n’existe qu’une seule lumière. L’un des arguments de Krastev est que l’idée qu’il n’y avait pas d’alternative aux marchés ouverts et à la politique démocratique libérale était en réalité dangereuse et a engendré une réaction violente. C’est un livre intéressant.


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Et comment cela changerait-il quelqu’un qui le lirait ?


David Miliband, IRC :
 Je pense qu’ils ne diraient jamais qu’il n’y a pas d’alternative. Il y a toujours des alternatives. Elles sont peut-être pires, mais cela n’empêche pas les gens de les privilégier.

Un conseil qui vous a porté

Linda Lacina, Meet The Leader : Y a-t-il un conseil pour lequel vous avez toujours été reconnaissant ?


David Miliband, IRC :
 Je pense que trop calculer, c’est se tromper. Quelqu’un a dit ça, et je trouve que c’est un bon conseil.


Linda Lacina, Rencontrez le leader :
 Comment cela vous a-t-il aidé ?


David Miliband, IRC :
 Je pense que cela signifie qu’au final, il faut vraiment se fier à son intuition. Si l’on sent que quelque chose cloche, on a probablement raison. Et si l’on sent que quelque chose est juste, cela donne la détermination nécessaire pour aller jusqu’au bout.

Un défi pour les leaders du forum de Davos

Linda Lacina, Meet The Leader : Et une dernière question, si vous pouviez lancer un défi aux PDG participant à Davos en janvier, quel serait-il ?


David Miliband, IRC :
 Le défi serait le suivant : que faites-vous pour supporter les conséquences de la mondialisation, et non pas seulement en récolter les fruits ?


Linda Lacina, Meet The Leader :
 Merci beaucoup, David. Je suis ravie de votre présence aujourd’hui, en cette belle journée d’automne à New York. Un grand merci également à tous nos auditeurs et téléspectateurs. Pour plus de podcasts vidéo, rendez-vous sur la chaîne YouTube du Forum économique mondial. Et pour consulter les transcriptions de Meet the Leader et de notre autre podcast, Radio Davos, rendez-vous sur wef.ch/podcasts .


[1] Ou « sectorisation de la douleur », proposition du traducteur.

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